Comme énoncé précédemment, sur le papier la stratégie d’UBS semblait excellente. Cependant, la banque a souffert de deux éléments :
- La dépendance totale de son activité à la confiance des acteurs économiques
- La problématique des prévisions autoréalisatrices, lorsque la presse parlait continuellement d’une possible faillite de la banque
Une activité qui repose entièrement sur les créanciers
Le mot « crédit » découle directement du verbe latin « credere », qui signifie croire. Il implique le concept de confiance accordée par le créancier à son débiteur : confiance dans sa capacité de payer les intérêts et surtout dans celle de rembourser le capital.
Le concept est bien connu lorsqu’une banque octroie des crédits, notamment dans les situations douloureuses où elle les refuse parce que la situation du client ne répond pas aux critères prédéfinis qui permettent à l’établissement de lui faire confiance. A l’inverse, ce qui est moins connu, la banque est également dépendante de cette confiance, dans son activité de collecte de l’épargne, ou lorsqu’elle emprunte à ses pairs. L’avantage de la banque par rapport à la PME locale, c’est que ses créanciers sont beaucoup plus nombreux. La probabilité d’en trouver suffisamment qui lui fassent confiance est donc très forte.
En microéconomie, un ratio tout simple permet de vérifier la dépendance d’une entreprise envers ses créanciers : le ratio d’indépendance financière, qui se calcule en divisant les fonds propres par le total du bilan. Les exigences en la matière dépendent fortement d’un secteur d’activité à l’autre. Il est cependant généralement admis qu’un taux de 30 à 50% est correct. Or, dans le secteur bancaire, régi par d’autre règles en raison de la particularité des activités, ce ratio est très différent : 2-3%. A la suite de la crise financière, la tendance est cependant à la hausse, à cause du durcissement des réglementations en cours.
Comme on le voit, la banque dépend encore plus de ses créanciers que n’importe quel autre type d’entreprise. A l’inverse, comme ils sont nombreux et comme leur profil est très divers, on peut partir du principe qu’il est rare que tous aient besoin de retirer leur argent en même temps.
Par ailleurs, même si les fonds d’épargne sont momentanément insuffisants pour assurer à une banque un niveau de liquidités adéquat, il lui est possible d’emprunter auprès des autres banques, lesquelles peuvent ainsi faire travailler leurs liquidités excédentaires. En principe, ceci fonctionne très bien. Et selon le type de banque, les établissements se retrouvent généralement en permanence en position débitrice ou à l’inverse en position créditrice.
Conséquences d’une perte de confiance
Comme on l’a vu, dans une situation normale, le créancier d’une banque va demander un remboursement dans deux cas de figure : parce qu’il a besoin de son capital ou parce qu’il préfère l’offre d’un établissement concurrent. La probabilité veut que ces deux cas soient plutôt isolés.
Dans la crise qu’a connue UBS, il s’agit d’un troisième phénomène, plutôt rare dans le secteur bancaire : la peur des clients. Dans un premier temps, la banque a inscrit des pertes énormes sur des opérations que non seulement le grand public ne comprenait pas, mais qui plus est tellement spécifiques que les journalistes et politiciens n’ont pas toujours compris de quoi ils parlaient non plus, notamment lorsqu’on voyait sortir des termes tels que « actions pourries » ou autres de la même veine.
Et pour cause : les employés UBS avions droit à de la formation continue en temps réel sur les subprime. Au final, je ne serais pas surpris que la compréhension d’un conseiller UBS de Suisse ait été supérieure à celle des traders américains au moment d’acheter des dettes titrisées sur hypothèques « subprimes ».
Ce que tous comprenaient facilement, c’est que certaines opérations s’étaient très mal déroulées et qu’elles avaient occasionné des pertes telles que pendant plusieurs trimestres de suite, la banque a dû se recapitaliser au moment de publier ses résultats.
De cette gravité, les journalistes on tiré de grands titres alarmistes, conformément à leur rôle, allant jusqu’à évoquer une faillite de la banque. Or évoquer la faillite d’une banque, c’est briser la confiance en celle-ci. Or si un nombre trop important d’épargnants perdent confiance, la banque n’a aucune chance de trouver assez vite des nouvelles liquidités pour servir tout le monde. En effet, ses liquidités sont placées, notamment dans des crédits. Elle doit donc emprunter aux autres banques des liquidités de plus en plus importantes, ce qui finit par inquiéter également ces dernières.
En Suisse, le phénomène n’est pas inédit. Les années 1990 ont vu la disparition d’un certain nombre de banques régionales. Après la faillite de la Spahr- und Leihkasse in Thun, un certain nombre de ces banques ont connu un vent de panique et ont dû être rachetées par d’autres établissements plus gros.
Ce qui est inédit en revanche, c’est la taille des banques en difficulté : premièrement, il s’agit des banques qui jusqu’alors inspiraient le plus confiance. Et deuxièmement, ce sont des banques dites « to big to fail ». C’est à dire qu’en cas de faillite, personne ne peut les sauver, tant elles sont grandes. Par ailleurs, leur disparition serait un cataclysme ingérable pour l’économie de leur pays. A fortiori pour la Suisse, dont les deux grandes banques sont énormes par rapport à la taille du pays.
Retour de la confiance
Une seule solution, donc : restaurer la confiance. Ici, la Confédération et la Banque Nationale Suisse ont joué un rôle capital. Le geste était symboliquement fort : certes une honte pour les banquiers et employés de banque arrogants et une compréhensible vengeance pour certains politiciens, vu le mépris dont ils ont souvent fait l’objet dans le monde financier… Mais surtout, c’était un message très fort pour le peuple : « votre épargne est en sécurité, car l’Etat ne laissera pas tomber votre banque ».
En octobre 2008, UBS a touché le fond. Et si la Confédération a fait une excellente opération financière – qui lui permettra de compenser ses manques à gagner fiscaux vis-à -vis de la banque, elle a surtout permis à la banque de retourner à la surface et donc sauvé l’économie du pays.
Influencer simultanément la confiance et le marché : les prévisions autoréalisatrices
Dans les deux étapes présentées ci-avant, la confiance et le destin d’UBS ont été influencés par des simples messages fournis par des autorités reconnues. Tout d’abord, l’autorité intellectuelle des journalistes. En disant « la banque risque de faire faillite », ils ont créé une crise de confiance et amené la banque tout près de la faillite.
Et dans un deuxième temps, les autorités politiques et financières que sont la Confédération et la BNS se sont exprimées par l’acte : « nous ne laisserons pas tomber UBS; nous croyons en cet Etablissement, puisque nous y investissons ». A lui seul, ce sauvetage n’était pas suffisant pour sauver la banque. Mais il a permis à d’autre de retrouver confiance, ce qui a donc résolu le problème à sa source.
La question qui reste ouverte, c’est celle de la déontologie journalistique : le journaliste, dont la mission est de dénoncer ce qui ne va pas, doit-il associer le mot « faillite » avec le nom d’une banque, tout en sachant que le dire c’est le réaliser, ou doit-il laisser le peuple dans l’ignorance et partant peut-être éviter cette même faillite – mais alors faillir à son devoir d’information ?
. Et deuxièmement, ce sont des banques dites « to big to fail ». C’est à dire qu’en cas de faillite, personne ne peut les sauver, tant elles sont grandes
c’est exactement le contraire la banque est tellement grande qu’on ne peut pas la laisser faire faillite car ca entrainerait par effet domino plein d’autres banqueroutes
C’est là le paradoxe du « too big to fail » : on ne peut certes pas abandonner un telle banque en difficulté, car si elle part en faillite, elle entraine dans sa chute l’économie de son pays. D’un autre côté, en fonction de son importance, il se peut également que l’Etat ne soit pas en mesure d’y faire face. C’est ce qui est arrivé en Islande, ou le bilan des banques représentait plusieurs fois le PIB du pays. L’Etat, tout petit par rapport à ses grandes banques, n’a rien pu faire, et l’économie s’est écroulée.